« Nous avions normalisé la dépendance. »
Je suis entrepreneur digital belge. J'ai fondé Singulr parce qu'une question m'a hanté pendant des années, et qu'un moment précis m'a convaincu qu'il fallait agir.
La question : pourquoi cédons-nous si facilement le contrôle de nos données — les plus sensibles, les plus stratégiques — à des acteurs étrangers, sans même nous interroger sur les conséquences ?
Le moment : la commande, en 2018, de trente-quatre F-35 pour environ quatre milliards d'euros. Un excellent appareil, choisi par de nombreux alliés — là n'est pas la question. Ce que ces avions embarquent aussi, c'est un système logistique et logiciel centralisé (ALIS, devenu ODIN) par lequel transitent maintenance, mises à jour et données de mission, et que le pays utilisateur ne maîtrise pas entièrement. Sans procès ni soupçon : c'est la logique de toute infrastructure critique confiée à un tiers. Les spécialistes parlent de vendor lock-in. Nous avions intégré cette dépendance — durable, et largement invisible — sans vraiment nous la formuler.
Ce qui m'a frappé, ce n'est pas l'avion. C'est que personne ne semblait le voir comme un problème. Nous avions normalisé la dépendance.
Et cette dépendance ne concerne pas que les armées. Elle concerne nos hôpitaux, dont les dossiers patients transitent par des serveurs américains soumis au CLOUD Act. Nos communes, dont le code source est hébergé sur GitHub, propriété de Microsoft. Nos entreprises, dont les outils métiers envoient leurs données dans des datacenters de Virginie ou d'Oregon. Le CLOUD Act de 2018 permet aux autorités américaines d'accéder à ces données, où qu'elles soient stockées dans le monde, dès lors qu'une entreprise américaine en est le gestionnaire. FISA 702 va plus loin encore, autorisant une surveillance des communications étrangères sans mandat individuel. Ce n'est pas une théorie du complot. Ce sont des lois en vigueur, publiquement adoptées, que nos partenaires européens et nous-mêmes avons trop longtemps ignorées.
La réponse n'est pas l'isolationnisme. Les États-Unis restent un allié, GitHub un outil formidable, Amazon Web Services une infrastructure remarquable. Mais la dépendance totale à un seul écosystème géopolitique est une vulnérabilité que l'histoire nous a appris à reconnaître — trop souvent après coup.
Des pays ont commencé à agir. La France avec code.gouv.fr. Les Pays-Bas avec code.overheid.nl, en soft launch (phase pilote) depuis le 24 avril 2026, qui héberge le code source de ses administrations publiques sur une forge souveraine basée sur Forgejo. Ce sont des signaux faibles qui annoncent un mouvement de fond.
J'ai créé Singulr pour que la Belgique ne soit pas absente de ce mouvement. Pas comme une déclaration idéologique. Comme une fédération concrète, opérationnelle, accessible dès aujourd'hui : Singulr ASBL fédère les acteurs souverains belges et européens autour d'un commun numérique européen, en opérant une forge Git managée (Forgejo) sous droit belge et en cartographiant l'écosystème souverain européen au-delà du code : email, analytique, visioconférence, stockage, messagerie, bureautique. Personne ne devient 100 % souverain en un jour. Tout le monde peut faire trois décisions par an dans la bonne direction. Notre infrastructure nous appartient. Notre juridiction nous appartient. Notre trajectoire nous appartient.